Hugues Biboum, auteur de BD: « Les dessinateurs camerounais ne pensent pas à construire une carrière sur le long terme. »

A l’occasion de la parution de Djo’o Bar, album de BD présenté au Salon du livre de Genève puis au Salon International du Livre de Yaoundé, nous avons interviewé Hugues Bertrand Biboum, bédéiste et l’un des auteurs.
Conversation à crayons rompus avec le papa de Prési et Fifi.

Biboum en bref ?
Je me nomme Biboum Hugues Bertrand, alias Gomez Män Mvêle artiste, bédéiste, illustrateur, graphiste, animateur 2D.
Une participation récente au sommet du livre de Genève, en quel honneur ?
En tant qu’auteur. En collaboration avec le scénariste Christophe Ngalle Edimo, nous avons sorti un album chez les Editions Toom intitulé Djo’o Bar.
Pour la sortie de l’album, nous avons été invités au salon du livre de Genève, plus précisément le salon africain.

Djo’o Bar, titre presque évocateur, mais encore ?
L’album Djo’o bar est une métaphore des africains qui se réunissent au bar pour parler de leurs problèmes et autres kongossa. Fifi, une jeune fille est en couple avec Hilary. Ils sont les propriétaires d’un singe qui parle. Le singe est un sujet de curiosité et de polémique, un singe qui parle, ce n’est pas courant. Une chercheuse française vient d’ailleurs de France pour l’étudier. Fifi tombe malade, une diarrhée chronique et se fait aider par un médécin, Dr Indomitable, qui s’associe à la chercheuse française Chloé pour résoudre le problème, faut signaler que les gens soupçonnent Ebola. Au fil de leur quête, Ils se heurtent à la lourdeur de l’administration camerounaise.
L’objectif derrière l’histoire est de parler des incongruités et autres lourdeurs d’une administration monolithique certes, mais surtout du quotidien des usagers qui se frottent à elle.
Djo’o Bar n’invente rien, l’album relate le quotidien de la plupart des camerounais.

Hugues Biboum, auteur engagé ?
Je suis engagé, mais je préfère jouer la corde de la subtilité car n’ayant pas les preuves pour accuser, et la volonté de ne pas heurter la sensibilité de certains je préfère relater de façon humoristique ce que je vois.
Les débuts en BD ?
Je cumule sept ans de pratique. J’ai commencé tout jeune comme beaucoup, mais ma vraie initiation date de mon entrée à l’université. Il est clair que le milieu manquant de professionnels beaucoup de dessinateurs et j’en fais partie, ont émergé par défaut, des amateurs qui ont été propulsés dans le milieu pro et qui ont dû apprendre vite et s’adapter.

Tes influences ?
Nyemb Popoli sans hésitation. Le trait de Nyemb permet à chaque camerounais de se reconnaître dans ses dessins autant que dans ses histoires. Cette influences me poursuit et je crois que Djo’o Bar en est fortement imprégné.
En dehors de Popoli, je pourrais citer les œuvres de l’enfance : Blek le Roc, Kiwi etc. et bien entedu le manga.

Première participation à un salon international de littérature. Impressions ?
La participation à ce type d’évènements donne à tout auteur une aura internationale. J’ai pu côtoyer des auteurs et éditeurs, notamment de littérature africaine en général et de bande dessinée en particulier. Ce genre de rencontre permet de se rendre compte que la bande dessinée en tant que genre, n’évolue pas en vase clos et les problèmes rencontrés par ce genre se retrouvent de façon générale dans la littérature.

Graphiste, bédéiste, animateur 2D, illustrateur… Où commence l’artiste, où s’arrête le professionnel ?
Dans notre contexte les deux sont indissociables. Même si certains ne se considèrent pas comme tel, on est forcément happé par le milieu dans lequel on évolue. Ceux qui évoluent en milieu pro ont tendance à ne pas vouloir porter le titre d’artiste, à cause de l’incapacité à produire des œuvres personnelles. Pour ma part, j’ai travaillé sur la Tragédie du Nnom Ngui avec George Pondy et Ntep Kelly sous la direction du Pr Sokoundjou. Il était prévu que des professionnels bossent sur le projet, mais comme à l’époque, il n’existait personne de formé dans ce domaine, nous autres dessinateurs nous sommes mués en autodidactes de la chose.
J’ai entre autres participé à une formation en animation et story-boarding avec Dynamique art vision, coordonné par Narcisse YOUMBI, participé avec le collectif d’auteurs camerounais à l’album RIO DOS CAMAROES pour le FIBDA en 2013. J’ai également été animateur et coloriste pour le jeu vidéo AURIONS GAMES 1.0
Travailler en entreprise m’enferme. Même si je continue de le faire, j’ai éprouvé le besoin de créer une œuvre complètement artistique, purement personnelle.

Man Mvele, auteur indépendant ou sociétaire d’une écurie ?
Je suis un indépendant du point de vue de la création. Djo’o Bar est écrit et réalisé par moi. J’en publiais des planches dans Waka Waka et c’est en parcourant ce magazine que Christophe Ngalle Edimo est tombé amoureux du projet et m’a proposé sa collaboration en tant que scénariste. N’étant pas aguerri au niveau de l’écriture, j’ai accepté et notre collaboration il a agencé les idées et ça a donné l’album.

Ta perception de l’univers de la bande dessinée au Cameroun ?
Nous sommes entourés d’hommes d’affaires. Editeurs et imprimeurs sont des hommes d’affaire et leur approche est de gagner de l’argent sans considérer la passion derrière ce mouvement. Beaucoup de lecteurs sont écartés de la lecture à cause du prix des albums. Mulatako, la vie d’Ebène Duta et même Djo’o Bar sont des œuvres coutent très cher, donc pas à la portée de tous.
Ma vision est de calquer le modèle japonais : rendre la bande dessinée accessible à tous les publics, non pas en réduisant les coûts de production, généralement fixes, mais en adaptant le contenu au porte-monnaie du lecteur/acheteur. Une catégorisation des œuvres du point de vue du contenu : produire des histoires à mille francs, deux mille francs etc.
Par ailleurs, les dessinateurs camerounais ne pensent pas à construire une carrière sur le long terme. Ils préfèrent des visions à court terme. A Genève, j’ai rencontré de jeunes gens qui m’ont marqué par leur vision sur le long terme, par exemple le togolais Assem qui malgré sa jeunesse, scénarise, édite, produit et gère environ sept créateurs sur des projets d’envergure.

Des projets ?
Pour le moment, j’ai en projet de relever Waka Waka, mais, le projet majeur est la publication du tome 2 de Djo’o Bar.